Le Convent de Lausanne 28.09.23

 

« […] Travailler sans relâche au bonheur de l’humanité et poursuivre son émancipation progressive et pacifiste. »

 

Cette phrase est issue du Manifeste du Convent de Lausanne ; convent qui s’est déroulé du 6 au 22 septembre 1875.

 

Le Convent de Lausanne fut initié par Adolphe Crémieux. Un avocat et homme politique français qui fut notamment ministre de la Justice en 1848 sous le gouvernement provisoire républicain suite à l’abdication de Louis-Philippe. Adolphe Crémieux est aussi à l’origine du célèbre décret qui porte son nom, attribuant la nationalité française aux Juifs d’Algérie.

 

Crémieux est initié au GODF en 1818, il travaille et continuera à le faire au REAA. Quelques décennies plus tard, en 1862, après des années de mise en sommeil, Adolphe Crémieux s’inscrit au Suprême Conseil de France.

 

Le Suprême Conseil est une instance qui gérait et qui gère encore aujourd’hui les hauts grades, les ateliers supérieurs en F:.M:.

 

À cette époque il était possible de s’affilier au Suprême Conseil sans être inscrit dans une loge symbolique. En 1869, Crémieux accède au grade de « Souverain Grand Commandeur Grand Maître du Suprême Conseil. »

 

C’est à ce titre qu’il va provoquer le Convent de Lausanne. En 1875, il y avait 22 Suprêmes Conseils maçonniques dans 22 pays différents. Ils furent tous conviés à participer à ces journées de réflexion. Pour différentes raisons — éloignement, désaccord… — le Convent ne réunit qu’une dizaine des 22 Suprêmes Conseils.

 

Mais à quoi devait donc servir ce convent ?

 

Pour aller très vite, il s’agissait de construire une Franc Maçonnerie universelle et de réaménager, d’harmoniser le REAA tant structurellement que philosophiquement.

 

Le manifeste qui fait suite au Convent affirme donc les principes fondamentaux d’une F\M\ écossaise. Une des décisions les plus importantes et polémique est l’instauration d’un principe créateur — le Grand Architecte de l’Univers. Je m’arrête quelques instants sur ce principe.

 

En 1875, les sociétés profondément très croyantes et proches des religions prônent l’existence d’un univers créé et régit par un Dieu omniscient. L’église est puissante et encore étroitement liée à l’état.

 

La quasi-totalité de la Franc Maçonnerie respire également à ce rythme. La proposition est donc nouvelle et d’importance.

 

Le terme de Grand Architecte de l’Univers fut déjà utilisée par Philibert de l’Orme en 1567 dans L’Architecture et dans Astronomica nova de l’astronome allemand Johannes Kepler en 1609. Nous le retrouverons ensuite dans les Constitutions d’Anderson en 1723.

Puis sous une forme similaire chez Voltaire dans Les Cabales : Le monde est une horloge et cette horloge a besoin d'un horloger.

 

Le grand Architecte de l’univers vient à point. Oserais-je dire qu’il arrange tout le monde ? Son apparition dans le manifeste est polymorphe ; elle peut être lue, vue de multiples manières.

Pardonnez moi cette formule un peu provocatrice mais il n’y a pas loin du Temple à l’auberge espagnole.

 

Certes, la référence au GADLU affirme une maçonnerie davantage spiritualiste que religieuse.

Les travaux de la Grande Loge de France — qui sera créée en 1895 — seront et demeurent placés sous l’égide du Grand Architecte de l’Univers. Si son évocation, son invocation est symbolique, elle permet aussi de rassembler ce qui est épars : Chrétiens, Juifs, Musulmans, athées… peuvent dessiner eux-mêmes le visage du GADLU. Il modifie considérablement la façon de penser le monde.

 

Mais l’origine du Grand Architecte est peut-être également moins noble ou devrais-je dire plus prosaïque.

 

En introduisant ce concept, le Convent de Lausanne faisait certes montre d’une conciliation et d’une ouverture. Mais en évacuant et même en noyant la croyance en un Dieu biblique pour ouvrir sur un concept davantage fédérateur, le Suprême Conseil lançait aussi un signe. L’ouverture n’était pas uniquement symbolique ou philosophique ; elle était aussi stratégique. Censée attirer les esprits libertaires ou laïques qui rejetaient ou ignoraient une maçonnerie placée sous les auspices d’un Dieu très biblique.

 

Tenter de concilier une Franc Maçonnerie profondément laïque et une autre déiste ou théiste permettait également d’élargir le cercle des profanes susceptibles de ne plus l’être.

 

Je ferme momentanément le livre du GADLU, je gage qu’il se réouvre lors des questions que mes Frères ne manqueront pas de poser à l’issue de cette planche.

 

Le Convent de Lausanne affirme des principes encore présents aujourd’hui, notamment dans les ateliers qui travaillent au REAA.

 

Il est dit dans ce manifeste que la Franc Maçonnerie est : « […] une école mutuelle dont le programme se résume ainsi : obéir aux lois de son pays, pratiquer la justice, vivre selon l’honneur, aimer son semblable » et « travailler sans relâche au bonheur de l’humanité et poursuivre son émancipation progressive et pacifiste » cette dernière proposition est d’ailleurs présente dans les premières pages de notre mémento du 1er degré

 

Permettez-moi de m’attarder un bref instant sur le début du paragraphe que je viens de lire.

 

Il est écrit qu’il faut : « […] obéir aux lois de son pays, pratiquer la justice, vivre selon l’honneur, aimer son semblable […] »

 

Même si j’ai appris qu’en maçonnerie tout est Un, ce passage du manifeste m’a interpellé. Car il ne constitue pas pour moi des vertus ou des modèles inhérents à la Franc Maçonnerie. Ces énoncés relèvent davantage du mot d’ordre ou de l’allégeance que de la réflexion.

D’abord parce que ces injonctions sont très générales et déclinables à bien d’autres associations ou regroupements ; prises ainsi elles pourraient tout autant sortir d’un bréviaire ou orner les pages du règlement intérieur d’un parti politique.

 

Je sais que le rituel du banquet d’ordre fait aussi appel à une fibre toute républicaine.

 

Je reviens donc au passage qui nous intéresse ce soir.

 

Nous voici au cœur de notre devoir. Le V:.M:. nous le rappelle à chaque fin de tenue avant de rompre la Chaîne d’union :

 

« Mes Frères, bien au-dessus des soucis de la vie matérielle, s’ouvre pour le Franc-maçon, le vaste domaine de la pensée et de l’action. Avant de nous séparer, élevons-nous ensemble vers notre Idéal. Qu’il inspire notre conduite dans le monde profane, qu’il guide notre vie, qu’il soit la Lumière sur notre chemin. »

 

Autrement dit : « travaillons au bonheur de l'Humanité et poursuivons son émancipation progressive et pacifique à chaque instant. » Dans et hors du Temple.

 

Mais comment parvenir à tout ça ?

Un mot, une notion peut nous mettre sur la voie. Car ce passage du manifeste fait appel à quelque chose de capital dans nos ateliers, un devoir voire une mission : le travail.

À chaque étape de notre vie maçonnique, dans nos memento, nos chantiers, l’importance du travail nous est et nous sera rappelée.

 

Quelle est la nature de ce travail ? Qu’est-ce que « travailler au bonheur de l’Humanité » ? En quoi puis-je être utile ?

 

Le mot « travail » pourrait rebuter, tant il est chargé, rempli d’une obligation et d’une nécessité quotidienne peu attrayante.

 

Travailler comme une bête de somme par exemple… ou son détournement terrifiant : Arbeit Macht Frei ; Le travail rend libre la trop célèbre devise nazie.

 

J’ai mis du temps à le comprendre mais il ne s’agit pas de ce travail là ; il n’est pas question de vendre une force de travail au profit d’un employeur : ce travail n’est pas idéologique et ne concerne pas les nécessités toutes profanes. Il n’est pas question du travail qui m’aliène, qui me replie sur moi-même mais de celui qui me construit, celui qui permettra d’accéder à la connaissance. Le but de cette connaissance universelle pourrait être de me rapprocher de moi-même. Enfant, nous avons tous entendu cette insupportable sentence : c’est pour toi que tu travailles ; elle prend ici un vrai sens.

 

L’enrichissement n’est donc pas matériel mais spirituel.

 

Souvenons-nous : « […] bien au-dessus des soucis de la vie matérielle, s’ouvre pour le Franc-maçon, le vaste domaine de la pensée et de l’action […] »

 

Bref le « travailler sans relâche » du Manifeste est un peu notre devoir maçonnique. Surtout dans des temps où le monde agit de façon épidermique, irréfléchi et se plait à croire alors qu’il ferait mieux de penser. « Travailler sans relâche » pourrait donc être traduit par « tu peux toujours continuer ta vie maçonnique mais sans travail tu resteras un homme assis sur les colonnes. »

L’impératif est parlant, direct. Il est apparemment sans détour. Pourtant, relisons ce passage, ré-écoutons-le car il contient un autre chose qui me semble important : « Travailler sans relâche au bonheur de l'Humanité et poursuivre son émancipation progressive et pacifique. » « poursuivre son émancipation. »

 

De quelle émancipation s’agit-il ? De celle de l’Humanité ou de la mienne ? Cette ambiguïté révèle une polysémie grammaticale toute bienvenue.

Ici aussi les mots forment une chaîne et chaque maillon à du sens.

 

L’adjectif possessif renforce involontairement le signifiant de la phrase. Il le double. Lui donne toute son importance.

Car il s’agit des deux bien sûr ; de l’émancipation de l’Humanité et de la mienne. Vaste programme. Qui toujours interroge le rôle social et philosophique de l’être humain.

 

Une fois l’Humanité émancipée, je le serai d’autant plus certes. Mais c’est aussi de mon émancipation que dépendra celle de l’Humanité.

 

Nous le savons, certains pensent que pour changer l’Homme, il faut bouleverser ce qui l’entoure : les institutions, les pouvoirs… c’est du renouveau de l’humanité que l’Homme sera changé. Il est fréquent de lier cette option à une maçonnerie dite sociétale. D’autres, comme les maçons en Grande Loge de France croient le contraire. C’est en nous modifiant, en resculptant nos comportements, notre vision de l’Autre que viendra le changement de l’Humanité.

 

Pourtant à bien regarder, ce travail me semble être le même. Nos Frères du Grand Orient par exemple ne sont pas moins attachés à l’émancipation de l’Homme que nous. Nous pourrons mettre sans cesse face à face ces deux méthodes, ces deux façons de s’émanciper ; qu’elle soit sociétale ou symbolique, la Franc Maçonnerie, les Francs Maçons tendent vers le même but. Le bonheur de l’humanité et son émancipation. 

En travaillant sans relâche, évidemment.

 

A:.K:.

28.09.6023



04/10/2023
0 Poster un commentaire

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 105 autres membres