Le Mythe de Prométhée

 

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Pour étudier le mythe de Prométhée, il convient de se référer non pas à une œuvre mais quatre œuvres fondatrices : La Théogonie puis Les Travaux et les Jours d’Hésiode (un poète qui vécut au VIIème siècle avant J.-C.), le Prométhée d’Eschyle (VIème siècle avant J.-C.) et le Protagoras de Platon (IVème siècle avant J.-C.). J’ai fait le choix de laisser Eschyle de côté dans la mesure où il s’agit d’un plaidoyer en faveur de Prométhée contre le maître de l’Olympe dont je n’ai pas tiré, peut-être pas réussi à tirer, d’enseignements symboliques.

Entrons donc dans le vif du sujet.

 

Au commencement était l’harmonie universelle …

 

Zeus et les dieux de l’Olympe ont vaincu les Titans. « Nous avons gagné la guerre contre les Titans. Ils sont enfermés derrière les portes de bronze que Poséidon a construites, gardés par Cerbère. Nous pouvons enfin dormir tranquilles ! ». Suite à cette victoire Zeus opère une répartition harmonieuse du Monde : « j’ai partagé le monde entre vous, j’ai rendu à chacun les honneurs qui lui revenaient. Ma grand-mère, Gaïa, reste gardienne de la terre, Ouranos du ciel ; Okéanos, l’un des rares Titans à nous avoir rejoints, sera le père des fleuves, Héra, ma divine, tu es l’impératrice ; ma fille, Athéna, tu es déesse des arts et de la guerre, quant à vous mes deux frères, je ne vous ai pas oubliés : Poséidon, tu es le maître des mers et l’ébranleur de la terre, et Hadès le maître du sous-sol infernal … Bref, chacun d’entre vous a eu sa part d’honneurs et le monde, maintenant est stable, paisible et bien partagé. Profitez-en, amusez-vous, reposez-vous, soyez enfin heureux… ».

Chez le poète Hésiode, tout commence également dans l’harmonie. L’histoire commence dans la vaste plaine du Mécôné où les hommes vivent encore en parfaite harmonie avec les dieux. Selon les propos mêmes d’Hésiode, ils y vivent encore dans ce qu’on appelle l’âge d’or, une époque où les hommes sont « protégés, loin des malheurs, sans travailler durement sans souffrir des tristes maladies qui font que les hommes meurent et vieillissent tôt dans les malheurs ».

 

…harmonie universelle remise en cause par Prométhée

 

Dans la version de Platon, les dieux commencent à s’ennuyer et manquent de distraction. Zeus décida donc de créer des êtres qui pourraient servir de distraction aux dieux. Il confie cette mission à Prométhée (étymologiquement : celui qui voit en avant). Ce dernier, et c’est que là que ça se complique, a un frère, Epiméthée (étymologiquement : celui qui voit après). Epiméthée insiste auprès de Prométhée pour se charger lui-même de cette mission.

Epiméthée fabrique des modèles, des archétypes de toutes les espèces mortelles, des figurines avec de la terre, de l’eau et du feu auxquelles Zeus donnera vie une fois le travail achevé. Epiméthée distribue à chaque espèce des dons et des qualités afin de construire, à son échelle, un petit « cosmos », un système parfaitement équilibré, harmonieux et viable, un « écosystème » plein de biodiversité. Il fait en sorte que chaque espèce animale ait des chances de survie par rapport aux autres. S’il s’agit d’animaux petits, comme un moineau ou un lapin, alors il donne à l’un des ailes pour qu’il puisse fuir les prédateurs, et à l’autre, pour la même raison, la rapidité de la course et la capacité à construire des terriers dans lesquels il pourra s’abriter en cas de danger. Il donne une épaisse fourrure aux animaux qui vivront dans le froid ou encore une épaisse carapace à la torture que l’on sait fort lente, etc…

Alors bien sûr, venant d’Epiméthée, celui qui voit après, il faut bien qu’il y ait une faille. Epiméthée a oublié l’homme qui se trouve dépourvu de don.

Prométhée va alors réparer la faute de son frère. Pour sauvegarder l’homme, prométhée va dérober à Héphaïstos et à Athéna le génie créateur des arts, en dérobant le feu (car sans le feu, il n’y aurait moyen pour personne d’acquérir ce génie ou de l’utiliser.

Zeus, furieux, punit Prométhée en l’enchaînant à un rocher où un aigle viendra dévorer chaque jour son foie qui se reconstitue pendant la nuit.

Retournons maintenant dans la plaine du Mécôné avec Hésiode. Les hommes possèdent le feu et vivent en harmonie avec les dieux. Zeus continue la construction du « cosmos ». Après avoir partagé l’univers entre les dieux, Zeus souhaite maintenant régler la relation entre les dieux et les hommes. Pour cela, il demande à Prométhée de sacrifier un bœuf et de partager de façon équitable afin que ce partage serve en quelque sorte de modèle pour leurs relations futures. L’enjeu est donc considérable et Prométhée, croyant bien faire, dans le but d’aider les hommes, tend un piège à Zeus : il fait deux parts puis met les bons morceaux de viande, ceux que les hommes aimeraient manger, sous la peau de l’animal. Cette peau, bien entendu, n’est pas mangeable, et, pour faire bonne mesure, pour être certain que ce premier tas sera bien répugnant et n’aura aucune chance d’être choisi par Zeus comme celui destiné aux dieux, il fourre le tout dans l’estomac peu ragoûtant du bœuf sacrifié ; de l’autre côté, il rassemble les os blancs, soigneusement nettoyés et, par conséquent tout à fait immangeables par les hommes et il les glisse délicatement sous une belle couche de graisse luisante.

Bien entendu, Zeus ne s’y trompe pas. Il choisit le tas que Prométhée destinait aux dieux mais, pour se venger, il retire le feu aux hommes. Il va même plus loin : les hommes devront désormais travailler pour faire fructifier le sol. Prométhée va alors voler le feu pour le donner aux hommes (c’est le deuxième larcin de Prométhée). Zeus n’en reste pas là et envoie la belle Pandore séduire Epiméthée (encore lui). Ce dernier ouvra la boîte de Pandore et tous les maux que nous connaissons se répandent sur la terre (maladie, souffrance, guerre … sauf l’espoir qui reste dans la boîte.

Voilà pour les récits, j’ai essayé de faire court, peut-être un peu trop mais je suis prêt à vous en dire davantage si vous le souhaitez lors que la parole circulera.

 

Que retenir de ce mythe de Prométhée ?

 

Au-delà de l’aspect philosophique, nous pouvons tirer de ce mythe de nombreux enseignements symboliques à mettre en relation avec l’initiation maçonnique et le premier degré du REAA. J’en retiendrai trois : le processus d’accès à la connaissance et sa diffusion, maîtriser ses passions et se libérer des préjugés.

 

Le processus d’accès à la connaissance et sa diffusion

 

Le premier lien symbolique que je vois entre la franc-maçonnerie et le mythe de Prométhée est le mode d’accession à la connaissance : le fil à plomb.

En effet, dans les récits prométhéens, le feu et la connaissance des techniques viennent de l’Olympe, autrement dit du plus haut. Le feu de l’Olympe descend sur les hommes par l’intermédiaire de Prométhée.

Pour autant, ce n’est pas un dû. Ce n’est pas qu’une illumination qui viendrait d’en haut comme une vérité révélée.

Il y a aussi une dimension ascendante dans le mythe de Prométhée. Ce dernier va conquérir la connaissance en montant sur l’Olympe et en volant les connaissances divines.

Le franc maçon est invité à agir de même. Sa quête est permanente et verticale. Il doit essayer de comprendre l’ordonnancement du monde, les lois qui régissent l’univers, le cosmos. Il doit réfléchir aux conditions de l’harmonie universelle. Il doit également et simultanément s’interroger sur lui-même, faire son introspection pour définir sa place dans cet univers et son action : « connais-toi, toi-même, et tu connaîtras les dieux et les cieux ».

L’accès à la connaissance n’est donc pas un don mais un combat ou plutôt un chemin parsemé d’épreuves. Prométhée doit voler la connaissance et affronter Zeus. Enchaîné sur le rocher, la mise à l’épreuve est devenue permanente.

Nous retrouvons cette image de mise à l’épreuve pour accéder à la connaissance lors de notre initiation et nous devons nous le rappeler en permanence. La lumière ne nous est donnée qu’après les épreuves initiatiques.

Par ailleurs, Prométhée est un vecteur de diffusion de la connaissance. Une fois le feu prométhéen absorbé par le franc maçon, il est appelé à la diffuser au dehors : continuons au dehors l’œuvre commencée dans le temple.

 

Maîtriser ses passions

 

Le mythe prométhéen met en exergue l’influence perturbatrice de l’homme dans l’ordre imposé par les dieux. Ces derniers étant dotés par Prométhée d’attributs divins.

Cet orgueil incite l’homme à se mesurer aux dieux de l’Olympe qui sont le garant de la paix conquise contre le chaos de l’ancien monde des Titans. Dans cet ordonnancement divin, chacun est à sa place et vit en juste harmonie avec son environnement. Cet ordre cosmique est appelé « diké » chez les grecs.

L’homme prométhéen, doté du feu et de la connaissance des arts et techniques, peut remettre en cause le cosmos et donc la « diké » par sa démesure. Il peut à la fois créer, transformer mais également détruire ou anéantir. Le danger viendrait de « l’hybris » de l’homme, sa démesure ou encore, textuellement, sa prétention à devenir. En effet, l’hybris de Prométhée et sa volonté d’intervenir dans le sort de l’homme comme un démiurge titanesque est transmise à l’homme nouvellement doté de ces sciences et techniques volées.

Ce sont donc deux concepts, « l’hybris » et la « diké » qui s’affrontent via les hommes et les dieux.

Les dons reçus par l’homme sont exceptionnels mais doivent être utilisés à bon escient. L’homme a entre les mains le pouvoir de faire progresser le monde mais également le pouvoir de le détruire. N’est-ce pas d’ailleurs ce que nous pouvons constater autour de nous avec des avancées techniques qui détruisent le monde ? Nous devons avoir en tête que « l’hybris » est conçue comme un péché pour les grecs.

Nous sommes donc pleinement dans notre rituel et notre symbolique où la mesure est rappelée à chaque instant que ce soit dans le geste pénal (Le signe pénal est une invitation à maîtriser ses passions, l’hybris qui peut nous conduire vers l’abîme), le pavé mosaïque (qui nous invite à dépasser les antagonismes) ou même dans la circulation de la parole qui nous préserve du péché de démesure.

Sur le fronton du temple de Delphes est inscrite l’expression « connais-toi toi-même et tu connaîtras l’univers et les dieux ». Cette sentence peut se voir comme une invitation à l’introspection mais également une incitation à connaître la place que chacun doit occuper dans l’univers.

On peut également citer la devise de notre obédience « ordo ab chao » comme une invitation à respecter l’équilibre ou l’harmonie. L’homme doit domestiquer le feu prométhéen.

 

Se libérer des préjugés

 

 

Pour autant, la mesure ne veut pas dire inaction ou remise en cause de l’ordre établi. Zeus n’est pas un dieu créateur, il crée un ordre nouveau olympien après avoir vaincu Chronos et le monde de Titans. Chronos, lui-même, a remis en cause l’ordre établi par son père en libérant sa mère, Gaïa, la Terre, des souffrances provoqués par Ouranos, son père.

Prométhée, lui-même Titan, s’alliera aux dieux de l’Olympe, pour vaincre les Titans et pour ensuite remettre en cause la volonté de Zeus.

L’histoire de Prométhée nous fait toucher du doigt la nécessité de questionner l’ordre établi ou de remettre en cause les préjugés.

Dans le cabinet de réflexion, lors de l’épreuve de la terre, c’est ce que nous faisons en écrivant notre testament philosophique. Nous laissons derrière nous nos préjugés vulgaires pour renaître à la lumière. Le but de la franc-maçonnerie est de contribuer à l’amélioration morale et matérielle de l’homme. Pour se faire, il faut n’avoir de cesse de remettre en question nos pratiques, nos actions dans une direction éminemment morale.

On peut aller plus loin et légitimer la transgression mais une transgression saine pour trouver.

Pour conclure, je souhaite insister, un peu plus, sur la dimension initiatique du mythe de Prométhée en rappelant que Zeus, à aucun moment et alors qu’il en a le pouvoir, ne met fin à l’humanité ou la détention du feu par les hommes. Le récit de Prométhée nous initie au bon usage du feu et à la conduite que nous devons tenir. Il fait prendre conscience de ce que nous sommes et ce que nous devons accomplir sur terre. Pour moi, la pierre angulaire de ce mythe est la conscience éclairée. Cette conscience éclairée doit nous prévenir de l’abîme dans laquelle nous pouvons tomber en nous comportant en « demi-dieux insensés ».

 

Dorian C:.



04/10/2021
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