LES CONSTITUTIONS D’ANDERSON

 

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En Ecosse, le Roi Jacques VI Stuart (futur Jacques 1er d’Angleterre) décide de rattacher les loges à des lieux, (Kilwinning pour la première loge fixe), et non plus à des chantiers. Il demande à son Maître des travaux, William Shaw, d’en rédiger les règles de fonctionnement (Statuts Shaw 1598 et 1599). A la suite, au cours du XVIIe En Angleterre, ce sont les documents manuscrits, les plus vieux dont nous disposons, le Regius (1390) et le Cooke (1410) appelés anciens devoirs qui sont le point de départ de cette planche. Datés de la fin de l’Age d’Or des cathédrales, on peut imaginer, déjà à cette époque, une diminution des loges de Francs Maçons opératifs. Le phénomène va pousser les clercs à écrire les rituels qui tenaient de la tradition orale jusqu’alors. Plus tard le schisme entre l’Angleterre et l’église de Rome (1534) ajouté à la propagation des idées de la Réforme vont entraîner de nombreux conflits entre catholiques et protestants. Les oppositions vont mettre à l’arrêt un grand nombre de projets et de chantiers. siècle, un grand nombre de loges voient  le jour en Grande Bretagne, les lieux de réunions étant bien souvent les arrière -salles des tavernes. Le nombre de maçons opératifs diminuant, ces loges se mettent à accepter parmi eux des non opératifs s’intéressant à l’ascèse maçonnique. Cette période est appelée la maçonnerie de transition, qui voit passer petit à petit la maçonnerie opérative à la maçonnerie spéculative avec l’initiation de profanes n’étant pas du métier : Les maçons acceptés.

C’est donc à cette période que des nobles, des notables, des bourgeois, des intellectuels mais aussi des hommes d’églises et des scientifiques de la Royal Society vont remplacer au fil du temps les bâtisseurs et tailleurs de pierres et ainsi pouvoir échanger leurs points de vue, d’égal à égal, le temps d’un chantier. 

Au crépuscule du siècle des Lumières, 4 Loges londoniennes décident de se fédérer afin de créer la première obédience maçonnique, la Grande Loge de Londres et de Westminster, le 24 juin 1717, jour de la Saint-Jean.

Pour structurer cette jeune obédience, le pasteur écossais presbytérien James Anderson va en rédiger les Constitutions aidé par Jean Théophile Desaguliers, fils d’un pasteur huguenot, membre de la Royal Society et proche de Newton.

Ce texte fondateur est en réalité une version modernisée des Old Charges, considérées alors comme un peu restrictives. Le modèle est le même, il se compose d’une première partie exposant l’histoire légendaire du métier et d’une deuxième partie sur les devoirs et l’éthique maçonnique, en troisième partie les règlements généraux et une quatrième partie composée de 4 chants à l’usage des loges.

Après plusieurs années de réflexions et de concertations, la première version des constitutions d’Anderson est présentée en 1723 par le Grand Maître d’alors, le Duc de Wharton accompagné de Desaguliers, haut dignitaire de l’obédience. Dans toute la Grande-Bretagne, de nouvelles et d’anciennes loges viennent se rattacher à la Grande Loge de Londres. Il y eut ensuite deux autres versions des Constitutions en 1738 et 1743, modifiant légèrement celle de 1723 après les premières divulgations du livre « la Maçonnerie disséquée » en 1730 et introduisant clairement le grade de Maître.

En réaction aux idées andersoniennes, une grande loge des Anciens (Ancients) est créée en 1751. Elle est moins élitiste que celle des Moderns et plus attachée aux traditions opératives et religieuses ainsi qu’à la pratique de la Royal Arch, Side degrees non pratiquée par les Moderns. Elle adopte comme Constitution, le Ahiman Rezon (« Aide à un frère » en Hébreu) rédigé par Laurence Derrmott.

La grande loge des anciens reçoit l’appui des grandes loges d’Ecosse et d’Irlande. Le courant traditionnel devient petit à petit majoritaire. Au début du XIXe, l’Empire Britannique, en guerre contre Napoléon, souhaite renforcer sa lutte contre l’espionnage et fait interdire les associations exigeant le serment du secret avec serment secret. La pratique de la Franc Maçonnerie devient ainsi illégale. L’Empire est prêt à faire une exception si les obédiences s’unissent pour plus de clarté. La Grande Loge des Moderns devenue minoritaire va être obligée de négocier pour ne pas disparaître.

L’Union Act de 1813, met donc fin à la querelle entre les Moderns et les Ancients. C’est un compromis entre les Constitutions, celle d’Anderson et celle de Dermott.  Elle permet d’unir durablement l’ensemble de la maçonnerie britannique dans une vision théiste autour d’une Grande obédience : la Grande Loge Unie d’Angleterre.

Paradoxalement, c’est en direction de la maçonnerie continentale que les Constitutions d’Anderson vont conserver leurs influences.

Afin de mieux comprendre les inspirations de ces écrits, il faut se replonger dans le contexte de l’époque. En effet, la Grande loge de Londres est créée 28 ans après la Glorieuse Révolution et 3 ans après l’accession au trône de Georges 1er de Hanovre. Les rébellions Stuartistes ont secoué et divisé le pays. Il y a donc un objectif de pacification pour devenir un centre d’union des points de vue.

Les premières Constitutions d’Anderson ont d’abord pour objectif de donner une histoire légendaire à la Franc Maçonnerie en faisant remonter son origine aux premiers hommes avec Adam comme étant le premier architecte, ayant transmis ses connaissances à ses descendants pour aboutir à l’Angleterre du 18 °siècle.

On suppose qu’Anderson, qui ne dispose pas de l’intégralité des Old Charges, a pu s’inspirer fortement des manuscrits Cooke et Sloane (+/-1700).

Dans la 1ère partie des Constitutions, l’histoire légendaire du métier s’appuie sur l’ancien et le nouveau testament. Elle décrit la filiation des bâtisseurs ayant reçu la connaissance de l’Art Royal, allant des personnages mythiques de l’Ancien Testament, en passant par la Tour de Babel, Noé, l’histoire du peuple hébreu, le tabernacle et l’arche d’alliance, le temple de Salomon, les sept merveilles du monde Antique, la période grecque avec Thalès, Pythagore puis Euclide, Vitruve et, l’avènement puis la chute de Rome pour terminer avec l’histoire du monde anglo-saxon.

Plus précisément, le récit nous indique que le sage Roi Salomon est le Grand-Maître de la Loge de Jérusalem, le savant Roi Hiram est le Grand-Maître de la Loge de Tyr et l’inspiré Hiram Abi le Maître des Travaux. Le Temple est décrit en détail, sa composition en trois parties, ses colonnes, ses fenêtres, son dallage. Anderson précise que le Temple de Salomon est pris comme référence dans les pays d’Orient jusqu’en Inde et, en Occident, en Grèce et à Rome.

Après la chute de Rome, l’histoire s’oriente vers l’Angleterre avec Guillaume le Conquérant, Athelstan le premier roi d’Angleterre et remonte l’histoire des hauts dignitaires du royaume pour faire l’éloge de la maîtrise anglaise des plans, des dessins et de la conduite des travaux pour instruire toutes les autres nations à « l’Art Royal ».

Mythologie, légende et histoire sont donc mélangées dans ce récit, donnant un texte à la fois anachronique et uchronique, mettant en avant le rôle des arts libéraux dans le progrès de l’humanité.

C’est le chapitre 1 des parties « Obligations du Maçon » qui fait débat. C’est ce chapitre qui a ouvert considérablement le champ d’horizon de la maçonnerie spéculative et en même temps constitué un élément clivant pour les plus traditionnalistes. A la fois large et non précis, cet article veut pouvoir satisfaire toutes les sensibilités. L’esprit des Constitutions se veut fédérateur et vise à l’éveil des consciences dans une obédience tolérante et d’hommes libres.

I. Concernant DIEU et la RELIGION 1723

Un MAÇON est obligé par sa Tenure d’obéir à la Loi morale et s’il comprend bien l’Art, il ne sera jamais un Athée stupide, ni un Libertin irreligieux. Mais, quoique dans les Temps anciens les Maçons fussent astreints dans chaque pays d’appartenir à la Religion de ce Pays ou de cette Nation, quelle qu’elle fût, il est cependant considéré maintenant comme plus expédient de les soumettre seulement à cette Religion que tous les hommes acceptent, laissant à chacun son opinion particulière, et qui consiste à être des Hommes bons et loyaux ou Hommes d’Honneur et de Probité, quelles que soient les Dénominations ou Croyances qui puissent les distinguer; ainsi, la Maçonnerie devient le Centre d’Union et le Moyen de nouer une véritable Amitié parmi des Personnes qui eussent dû demeurer perpétuellement Éloignées.

I. Concernant DIEU et la RELIGION 1738

« Un maçon s’oblige à observer la loi morale comme un vrai noachide; et s’il comprend droitement le métier, jamais ne sera stupide athée ni un libertin sans religion, ni n’agira jamais contre sa conscience. Au temps jadis, les maçons chrétiens devaient se conformer aux usages chrétiens de chaque pays où ils voyageaient ou travaillaient. Mais la maçonnerie existant en toutes les nations, même de religions différentes, le seul devoir est aujourd’hui d’adhérer à cette religion où tous les hommes s’accordent (sauf pour chaque frère à garder son opinion particulière), c’est-à-dire d’être hommes bons et vrais, ou hommes d’honneur et de probité, n’importe les appellations, religions ou croyances qui les distinguent : car ils s’accordent tous sur les trois grands articles de Noé, et c’en est assez pour préserver le ciment de la loge. Ainsi la maçonnerie est le centre de leur union, et le moyen de concilier des personnes qui auraient dû, autrement, rester sans cesse éloignées les unes des autres.»

(3 grands articles de Noé : Pas d’idolâtrie, Pas de meurtre, Honorer son créateur, ou encore la relation de l’homme envers son Créateur, la relation de l’homme envers son prochain, et le rapport de l’homme envers lui-même)

La Référence au Noachisme introduisait la notion de religion naturelle ou originelle, c'est-à-dire celle que chacun est libre de choisir pour bâtir son temple intérieur. Il faut aussi rappeler que l’édition de 1738 arrive au moment où sortaient les premières bulles papales menaçant d’excommunication les Francs Maçons. Un concept antérieur au christianisme et héritier de traditions millénaires y était peut-être une réponse.

Bien que les Constitutions parlent encore d’athée stupide, on se rapproche de notre principe du GADLU, principe créateur. La notion de tradition primordiale suggère aussi que toutes les traditions proviennent de la même source de connaissances et que nous pourrions tous avoir la même ascendance, Noé, qui a sauvé ses enfants du déluge pour rebâtir l’humanité. Cette tradition universelle antérieure à tout dogme invite à penser que la connaissance est universelle et unique alors que le savoir est local et multiple. L’article 1er des Constitutions ne rejette finalement personne.

Cette manifestation de tolérance est remarquable pour l’époque dans le contexte britannique. C’est une invitation au dépassement des différences religieuses et qui abandonne également la nécessité pour le Franc-Maçon d’être Chrétien exclusivement et il n’y a pas de références à Dieu directement dans ce chapitre.

Les querelles ne resteront malheureusement pas longtemps à la porte du Temple. C’est en partie pour ce paragraphe que la Grande Loge des Anciens fût créée en opposition à cette pensée, un peu trop en avance sur son temps.

Revenons sur la phrase : Un MAÇON est obligé par sa Tenure d’obéir à la Loi morale et s’il comprend bien l’Art, il ne sera jamais un Athée stupide, ni un Libertin irreligieux.

 

Cette loi Morale est sans doute le pilier de la philosophie maçonnique andersonnienne. Il s’agit là pour le maçon de la pensée universaliste qui conduit à agir pour le bien de l’humanité dans sa globalité, sans distinction quelles que soient les origines, influences ou différences individuelles, à l’image finalement de la Déclaration des Droits de l’Homme proclamée un petit peu plus tard dans ce siècle. C’est un renversement idéologique pour l’époque qui adossait obligatoirement la morale à la pratique religieuse.

 

S’il comprend bien l’art, il ne sera jamais un athée stupide, ni un libertin irréligieux.

 

L’interprétation de cette phrase fait aussi débat. Une approche ouverte serait de prendre la phrase à l’inverse pour la prendre finalement comme une ouverture supplémentaire du fait qu’un athée non stupide et un libertin religieux sont finalement les bienvenus aussi. Le principe est que si l’on comprend bien l’Art, on est forcément sensible au fonctionnement et aux règles de l’Univers. La géométrie et l’architecture sont les fondements de  l’Art Royal qui a pour base l’observation et la compréhension de notre monde et de la nature qui sont la manifestation du Sacré. C’est peut-être pourquoi la position de l'Equerre et du Compas sur le Volume de la Loi Sacrée signifie que la lumière s’apprécie mieux au travers d’outils servant à en mesurer et à mieux comprendre le sens originel.

 

Le Principe du GADLU apparaît alors comme une manifestation de la liberté de conscience individuelle permettant de construire une œuvre initiatique commune.

Le temps passant et la réaffirmation du pouvoir impérial auquel la maçonnerie doit allégeance n’est surement pas étrangère au retour de l’obligation à un Théisme personnel dans les Constitutions de 1813.

«Un Maçon est obligé, de par sa tenure, d’obéir à la loi morale et s’il comprend bien l’Art, il ne sera jamais un athée stupide ni un libertin irréligieux. De tous les hommes, il doit le mieux comprendre que Dieu voit autrement que l’homme, car l’homme voit l’apparence extérieure, alors que Dieu voit le cœur. Un Maçon est par conséquent particulièrement astreint à ne jamais agir à l’encontre des commandements de sa conscience. Quelle que soit la religion de l’homme ou sa manière d’adorer, il n’est pas exclu de l’Ordre, pourvu qu’il croie au glorieux Architecte du ciel et de la terre et qu’il pratique les devoirs sacrés de la morale. Les Maçons s’unissent aux hommes vertueux de toutes les croyances dans le lien solide et agréable de l’amour fraternel, on leur apprend à voir les erreurs de l’humanité avec compassion et à s’efforcer, par la pureté de leur propre conduite, de démontrer la haute supériorité de la foi particulière qu’ils professent »

Un théisme personnel avec un Grand Architecte de l'Univers comme Dieu, restera un Landmark de la Maçonnerie anglaise, amenant plus tard la querelle du Grand Architecte de l’Univers vers la fin du XIXe siècle sur le continent, principal schisme de la maçonnerie spéculative.

Cependant en France, dès 1736, le Chevalier de Ramsay allait faire perdurer, mais aussi, améliorer et augmenter les idées andersonniennes par un discours de référence pour l’écossisme que nous pourrons étudier prochainement.

 

Thibaud SCH.°.



09/05/2021
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