« LE CLAIR OBSCUR DANS LA RENAISSANCE » (28.02.2024)

 

 

Georges de la Tour, Job raillé par sa femme - a photo on Flickriver

 

(Job raillé par sa femme - Année inconnue – par Georges de la Tour 1593 -1652)

 

« LE CLAIR OBSCUR DANS LA RENAISSANCE »

Au grade d’apprenti :

règle, maillet et ciseau, sont des outils

règle, maillet et ciseau, sont des symboles et forment une triade, outils de connaissance.

 

Les trois premiers sont opérants dans le monde matériel (exotérique), les trois autres agissent dans l’espace spirituel (ésotérique), ces objets identiques se répondent d’une physique du dehors et d’un esprit du dedans.

 

De même l’on pourrait appliquer au sujet de ce soir « le clair-obscur de la renaissance » en un même jeu d’oppositions, si la chose n’est pas nécessaire, elle peut interroger et là est l’essentiel.

 

Si l’entendement de la notion de chiaroscuro s’est étendue à la littérature au XIXe siècle (lorsque celle-ci s’empare de la peinture, je cite V Hugo Posthume : la création, la vie, le destin, ne sont pour l’homme qu’un immense clair-obscur ) ou au cinéma (la nuit américaine), aux sciences, c’est son rendu métaphysique au support de la peinture qui nous intéresse là – en effleurement - caractérisant la renaissance dite artistique du XIVe au XVIIe siècle, en Europe.

Alors qu'au Moyen Âge la création artistique était essentiellement tournée vers la religion chrétienne, la Renaissance artistique sans néanmoins renier les commandes du clergé et les nécessités d’en vivre, utilise à présent, les thèmes humanistes et ceux de la mythologie antique. Le renouvellement de la réflexion philosophique fournit aux artistes de nouvelles idées : avec le néoplatonisme, l'Homme est au centre de l'univers.

 

Les peintres et les sculpteurs n'hésitent plus à représenter la beauté des corps humains dénudés. L'étude des textes antiques, appliqué au domaine de l’art créé l’avènement du style classique au détriment du gothique devenu péjoratif. La pensée se libère progressivement en ce qu’elle peut, des contraintes religieuses et se tourne vers les aspirations au bonheur, à la paix et au progrès. Les écrivains et les philosophes s'intéressent désormais à tous les domaines de la connaissance. Ils recopient et traduisent des manuscrits et recherchent des textes nouveaux. Ces idées renouvelées se diffusent sur le continent européen grâce à l'imprimerie, à la création d'une poste internationale. (Dürer – présence avérée à venise de1505/1507 en 1520 diffusion généralisée de ses gravures sur le continent en parallèle de la diffusion de l’imprimerie)

 

Aussi, la tentation est grande de confier à la rencontre de Giotto et de Dante la chronique du début de ce mouvement, comme il est presque certain qu’ils se rencontrèrent à Padoue en 1303, Dante s’y était réfugié, chassé de Florence en 1302 et Giotto, le peintre, y commençait un de ses chefs d’œuvre : Les fresques de la chapelle de l’Arena.

 

Jusqu'à l'écriture du Chant XIII du Paradis, le mot artiste n'existait pas pleinement. Dante l'invente. Puis il le définit : l'esprit (la conception) et la main (la réalisation) : (Versets 25-27)

 

Longtemps délaissé, était ce parce qu’il était reconnu en son temps ? Contemporain de Montaigne, Shakespeare et Cervantès, c’est au XIXe siècle que l’on redécouvre ce peintre Romain de l’école de Naples, Le Caravage, noir de peau, de cheveux et d’œil, violent d’aspect, qui ne dessinait pas, antinomique à Raphaël, un homme qui sortant de l’atelier se souciait de tout autre chose que de son art, mais les armes, les rixes, des morts aussi, il n’est pas chevalier mais possède de puissantes protections … Et nous lui devons la démonstration en genèse de la maitrise de cette technique qui essaimera dans toute l’Europe, de Rembrandt à Goya, de Velasquez à Georges de la Tour, d’autres bien sûr …

 

« On entre dans un pays mystérieux, celui du cœur, de la vie intérieure, où règne un clair-obscur plus souvent qu’une pleine clarté »

 

Peindre la source lumineuse, c’est non seulement travailler sur la lumen, mais c’est aussi toujours se placer dans un rapport nécessaire à la lux.

 

Je cite ces critiques :

John Ruskin (XIXe) « l'ignoble Caravage ne se distingue que par sa préférence pour l’éclairage à la chandelle et pour les ombres noires, afin d'illustrer et renforcer le mal ». Gustaw Herling (XXe)

« On considère son invention du clair-obscur comme un instrument de révélation de l'invisible. Mais c'est aussi une façon mystérieuse de voiler le visible. Le clair-obscur du Caravage recèle le besoin de rendre universelles, palpables et dramatiques la sensibilité et l'imagination religieuse. »

Oui, le clair-obscur s’il révèle, suppose également un sacrifice, celui de jouer avec la représentation, d’intriguer pour occulter, de rendre rayonnants parfois ceux qu’on attendait (Jésus chez Rembrandt), et aussi ceux qu’on attendait pas (les humbles du Caravage).

Et il est alors possible non plus de privilégier un corps rayonnant à recevoir la bienfaisante lumière , mais de donner à voir un corps morcelé, déchiré par les zones d’ombre et dès lors ravagé par la contradiction liminaire du clair-obscur.

 

Afin d’acquérir des vérités, il serait donc possible de faire l’expérience progressive entre intuition (la chose dans l’ombre) et raison (la lumière) et se laisser dompter par les techniques de la mise en harmonie, à croire non pas comme les stoïciens que l’univers est gouverné par le Logos, par la raison immanente du monde, mais sans doute d’imaginer que ce dernier obéit à une loi générale d’harmonie, perdue mais à reconstruire.

 

Dans les minutes de l’initiation on trouve :

« je conduis ici (…) cet humble postulant plongé dans les ténèbres (…) »

« pas encore délivré des combats qu’il est obligé de soutenir pour triompher de ses passions et de celles des autres hommes »

le postulant/ candidat deviendra récipiendaire enfin néophyte

« c’est ce dernier qui accompagné du frère expert cherche la vérité et la lumière »

« le néophyte est dans la chaîne d’union et il désire la lumière »

« puisqu’il en a été jugé digne, elle lui sera donnée à mon troisième coup de maillet »

 

Vous me passerez à cet instant l’astuce de m’être arrêté sur ce tableau de Georges de la Tour, dont on ne sait s’il est une œuvre de jeunesse ou tardive du peintre, comme il m’est un souvenir des Lagarde et Michard (Saint Joseph charpentier) et est devenu en un sens un des porte-paroles du clair-obscur dans notre mémoire collective comme de l’astuce lui non plus n’en manquait pas dans ses artifices de mise en scène, à la bougie dirait on.

 

Ce tableau, tous, anticipe la photographie en ce qu’il figure un arrêt sur image

 

Je cite GERHARD RICHTER :

 

« Quand j’étais aux beaux-arts, je voulais que la peinture ait un lien fort avec la réalité, qu’elle ressemble davantage à la vraie vie. Je voulais devenir photographe car il me semblait que c’était le plus proche de la vie réelle... Quand j’ai commencé à cerner l’ambiguïté de l’image et compris que l’image ne prend vie que par le regard du spectateur, qu’elle n’acquiert du sens que par le regard, j’ai accepté la peinture pour ce qu’elle est. »

 

Alors dans ce tableau qu’y voir ?

 

Entendre d’abord son titre « Job raillé par sa femme » qui pourrait convenir au premier de couverture d’un programme pour ce drame dont la trame de fond oppose les actions d’un homme à un destin qui lui est réservé.

Je cite Umberto Eco :

« Une littérature significative se caractérise par le fait qu’elle suscite une plénitude d’interprétations diverses » à ce titre, nous ne sommes pas dans la religion.

 

J’y rajouterai à présent ce que nous savons déjà « à rassembler ce qui est épars » du moins humblement, à tenter d’y pourvoir, je reste non dupe de mes artifices à mon tour.

 

Le tableau représente ce point de l’histoire :

 

Job est un homme intègre et droit craignant dieu et s’écartant du mal. L’adversaire (ainsi nommé), qui s'en revient d’errer sur la terre, tient conseil avec le Seigneur (dito) et jette le trouble dans son esprit quant à la fidélité de Job. Dieu lui donne carte blanche afin de tester cette fidélité. Alors Job subit un véritable déluge de catastrophes : ses enfants sont massacrés, sa fortune disparaît, il se retrouve frappé d’une lèpre maligne depuis la plante des pieds jusqu’au sommet de la tête, un tesson pour se gratter, installé qu’il est sur un tas de cendres.

 

Sa femme lui dit « vas-tu persister dans ton intégrité ? Maudis Dieu et meurs ! »

Job : « Nous acceptons le bonheur comme un don de Dieu. Et le malheur, pourquoi ne l’accepterions nous pas aussi ? »

 

Dans son désarroi, Job sera visité par trois amis, puis un quatrième qui lui assurent que cette affliction dans laquelle il se trouve est issu de ces péchés qu’il aura commis, mais Job continue à soutenir que, lui, n'a rien fait qui justifie le châtiment qu'il subit. Il clame haut et fort son innocence, il ne veut qu’une chose : défendre sa cause devant Dieu, ce qui adviendra dans le texte. Celui-ci le récompensera de sa foi, punira ses amis, puis lui restituera ses biens, ses enfants. Job, verra les fils de ses fils jusqu’à la quatrième génération et mourra à 140 ans vieux et rassasié de jours.

 

Ce texte de Job est une parabole de la rétribution, il s’agit d’une mise à l’épreuve de la foi de l’homme ( Genèse 22 : Abraham, offrande de son fils préféré Isaac en holocauste), annonçant que la piété (poèmes des amis) seule est illusoire et que la conscience de la présence divine est suffisante au triomphe de la douleur .

Il est Issu de textes plus antiques attribués à la sagesse babylonienne (on en trouve des traces à Qumran, les manuscrits de la mer morte en proto hébreux). Passé dans le canon Romain le texte est lu lors de la semaine sainte, comme une aide pratique et pastorale en accompagnement des fidèles malades et souffrants.

 

Pourtant si la sagesse nous est enseignée dans les Proverbes comme en 12,11

« Celui qui cultive sa terre est rassasié de pain, celui qui poursuit des chimères est dépourvu de raison» Ou en 13,21 :

« Le mal poursuit les pêcheurs et le bien récompense les justes » Quel mal a donc fait Job ?!

 

A contrario, le lien entre le faire et le destin en ce récit nous montre qu’il n’est pas toujours garanti par les dieux et l’opposition entre la lumière (le seigneur) et l’obscurité (l’adversaire) interroge, c’est un innocent qui est condamné ici au titre d’une foi hors de toute morale.

Thomas Römer, Philologue et bibliste nous fait remarquer que la présence de « l’adversaire » est sans doute un ajout tardif et que le texte fonctionne sans son apparition (6-12), Ainsi ce serait Dieu qui enverrait ces épreuves au pauvre Job, d’autant qu’aux premiers malheurs :

(1-16)« Un feu de Dieu est tombé du ciel, brûlant moutons et serviteurs. Ils les a consumés, et seul j’en ai réchappé pour te l’annoncer »

 

J’en veux ici à ce rapport qui unit Dieu et Satan, ce rapport de fin et de moyen en ce que le Seigneur reconnaît à l’adversaire un pouvoir nécessaire à sa propre révélation comme une disposition intérieure à la nécessité de la preuve dogmatique.

 

(second défi du seigneur 40-8) – controverse, condamnation de Dieu, justification de l’homme

« Veux -tu vraiment casser mon jugement ? – me condamner pour te justifier ? »

Au mystère de la souffrance répond le mystère de Dieu, ineffable à l’issue de cette histoire.

« c’est bien dans ma chair que je contemplerai dieu » 26b texte hébreux.

 

Je cite Jung :

Clément de Rome (un des premiers évêque) professait que Dieu régentait le monde avec une main droite et une main gauche. La main droite signifiait le Christ et la gauche Satan. La conception de Clément est manifestement monothéiste puisqu'il réunit les principes opposés dans un Dieu. Plus tard, toutefois, le christianisme devint dualiste dans la mesure où la part des éléments opposés, personnifiée par Satan, se trouve dissociée et où Satan se trouve banni dans un état d'éternelle malédiction. Le voilà, le problème central. Il est d'une signification essentielle et il est à l'origine de la doctrine chrétienne du salut. Si le christianisme a la prétention d'être une religion monothéiste, il ne peut se passer de l'hypothèse que les contraires sont unifiés dans un Dieu.

Mais cela pose un grave problème religieux : le problème de Job.

 

Carl Gustav Jung est un colosse, à 72 ans il subit deux accidents cardiaques , l’homme très grand et costaud s’est rabougri, il est à présent physiquement très diminué et c’est dans cet état à 77 ans qu’il écrivit « Réponse à Job ».

 

« Les crises, les bouleversements et la maladie ne surgissent pas par hasard. Ils nous servent d'indicateurs pour rectifier une trajectoire, explorer de nouvelles orientations, expérimenter un autre chemin de vie »

 

C’est comme Job atteint d’une lèpre maligne, dans le désarroi d’un deuil effroyable, douleur dans ma chair, que j’ai désiré entrer en franc maçonnerie il y aura sept ans ce mois-ci. Pourquoi me suis-je fait recevoir franc maçon ?!

… Parce que j’étais dans les ténèbres et que j’ai désiré la lumière …

A l’aller chercher, je n’ai reçu à mon initiation qu’un viatique pour la trouver, un espoir …

Conscient de n’être pas encore délivré des combats que je suis obligé de soutenir pour triompher de mes passions mais il me semble qu’en me les avouant, qu’en les endurant je pourrai, peut-être, transformer leur emprise en connaissance mais cette dualité du clair et de l’obscur ne se concilie qu’en une pénombre, trinitaire, mais outil du dedans.

 

Croyez ceux qui cherchent la vérité, doutez de ceux qui la trouvent. 

André Gide

 

S:.C:.

28.02.28



02/03/2024
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