Le Voyage

 

 

 

Le voyage.

 

Lorsqu'il fallu, voici quelques mois, choisir avec mon premier surveillant un thème pour ma planche ce sujet m'est apparu comme une évidence.

Le « voyage » ou « les voyages » étaient bien évidemment pour moi un sujet que je croyais maîtriser puisque j'avais moi-même voyagé  dans ma vie profane.

 

J'avais 33 ans,  (mais c'est probablement le fruit du hasard) lorsque j'entrepris ce long voyage. Billet en poche, je partais pour un périple long de six mois qui commençait à Singapour pour s'achever en Birmanie. J'avais cru bon alors de rompre mon quotidien pour découvrir d'autres mondes, l'autre monde celui de l'orient et de ses mystères.

 

Bien des personnes  n'avaient dissuadé d'entreprendre ce projet car disaient-elles

«  on ne revient pas de ce type d'aventure sans y laisser une partie de soi, voire même de subir la tentation du pire : ne plus revenir ».

 

J'avais ce projet en tête et il me fallait le vivre comme un acteur de ma propre histoire.

 

Aujourd'hui, je le sais, cette expérience fut le début d'un chemin, chemin que je parcours encore aujourd'hui et qui m'a probablement mené jusqu'à vous.

 

Notre conception « très française » de ce type d'expérience est souvent considérée, socialement, comme une fuite en avant, un manque de réalisme, un quasi délit professionnel. Je crois, qu'elle est, au contraire, un pas vers la construction de soi, un regard tourné vers l'autre qui nous fait grandir et comprendre l'unité de l'homme dans sa plus grande diversité.

 

En voyageant, on part chercher une certitude que l'on croit avoir trouvé et on découvre, sans forcement le savoir, autre chose. Comment voir ce que l'on n'a jamais pensé ? Voir n'est pas rencontrer, car voir est prit dans un schéma de représentation mentale et culturelle qui nous empêche de découvrir ce qui se présente à la vue.

 

En reprenant mon carnet de voyage, près de 10 plus tard, consignant mes impressions, je constate durant cette relecture, que ma perception des gens, des choses et du monde se limitait à une description formelle, que l'évaluation des situations que j'avais vécu étaient souvent emprunte d'un regard ethnocentrique qui me faisait concevoir- perception limitée à ma propre condition d'occidental - les événements sous un prisme déformateur. 

 

Je l'avoue humblement aujourd'hui je me suis trompé de regard ou tout du moins mon regard était alors partiel et partial

 

C'est en visitant mon temple intérieur, en exposant mes propres contradictions à la lumière de tous que l'on peut vraiment tirer la substance d'un voyage. « Aller » ailleurs n'est pas suffisant, il fait aussi comprendre, comprendre son regard sur les autres et ne pas avoir peur de s'exposer au regard des autres.

 

Voilà cinq ans que je suis parmi vous et durant ces cinq dernières années je n'ai pas cessé de voyager à travers le monde. Le mien tout d'abord, parce que je suis mort et ressuscité, j'ai porté mon regard sur moi-même, aujourd'hui mon regard se porte sur les autres et c'est dans ce sens que le voyage est un outil initiatique au même titre que les autres outils présents dans notre loge.

 

Voyage au cœur des symboles :

 

Si l'apprenti franc-maçon doit visiter sa terre intérieure pour se recentrer, il est proposé au compagnon franc-maçon de voyager à l'extérieur du temple. Pourquoi cette invitation au voyage, et dans quel but ?

 

Au risque d'être un peu réducteur, je voudrais m'attarder un instant sur le chemin que nous parcourons durant notre élévation au grade de compagnon. Les différents voyages que nous effectuons sont uniques et pourtant les dissocier ne servirait à rien. Il faut voir dans ce chemin une élévation, une association, presque un syncrétisme qui fixe un cap et modifie le sens de notre parcours.

 

Le premier voyage que nous effectuons nous fait découvrir les cinq sens (ouie, le toucher, la vue…) qui sont les premiers outils de la perception, outils sans lesquels nous ne pourrions ni  appréhender, ni percevoir le monde extérieur.

 

Le deuxième voyage nous fait découvrir les principaux ordres architecturaux qui symbolisent l'harmonie des formes ainsi que la volonté de bâtir, dans cette harmonie, un temple idéal.

 

Le troisième voyage nous invite à réfléchir sur les arts libéraux, c'est-à-dire la grammaire, la rhétorique, la géométrie, l'arithmétique, la musique et l'astronomie. Ici, nous nous situons dans une perspective qui a pour objectif de relier les différents plans de la connaissance d'en assurer la progression dans un but précis : le bien de l'humanité.

 

Le quatrième voyage, nous invite à découvrir les grandes doctrines philosophiques, les grands initiés; point de rencontre qui sert de fondement à la loi morale, - je préfère le terme loi universelle - et qui tend à construire « une fraternité humaine ».

 

Le cinquième voyage, que nous effectuons les mains libres consiste à glorifier le travail. Ce travail, est un devoir absolu de l'homme « franc », c'est-à-dire de l'homme libre dans son cœur, sa foi son esprit.

 

La gloire au travail, comme aboutissement, comme fin mais aussi comme moyen.

 

Alors, comment relier un parcours dans le monde profane au symbolisme du voyage que nous propose l'élévation au grade de compagnon.

 

Je voudrais illustrer mon propos par une petite histoire contée un historien et que j'intitulerais la vache et le prisonnier.

 

La vache est un animal herbivore, de taille différente, de couleur différente ; la vache normande bonne laitière n'est pas la vache Isabel du dauphiné. Un normand sait distinguer une vache normande d'une vache importée d'une autre région ;  quel oeil d'expert !

 

Son père avait le même coup d'œil, il l'avait hérité de son père qui lui-même l'avait hérité de son père etc…

 

La vache devient une mémoire locale, familiale, elle revêt une mémoire symbolique de l'identité du monde agraire.

 

Imaginez maintenant notre paysan normand passant ses vacances en Inde. Le voici au centre de New Delhi, et en plein milieu du carrefour se retrouve face à une vache que tout le monde tente d'éviter. Surpris ce normand  va rire car la situation est pour lui peu banale. Qu'est ce qu'une vache peut bien faire en plein milieu d'un carrefour ? Pourquoi les gens ne cherchent-ils pas à la ramener dans son pré ? Qui est le propriétaire de cette vache ?

 

Confronté à cette réalité toute nouvelle, notre paysan normand va vivre cette situation comme un événement exceptionnel, surréaliste. A son retour, il racontera cette scène à ses amis en ayant prit soin de prendre des photos au cas ou il risquerait de se faire traiter de fou.

 

Plus tard, seul dans sa campagne avec ses vaches il lui arrivera de repenser à cette scène et souriant il se dira que la vache normande n'a vraiment rien de comparable avec une vache indienne.

 

S'il est curieux, il cherchera à comprendre la place de la vache indienne dans la société. La vache rencontrée à New Delhi, va le conduire dans l'univers symbolique et religieux de l'hindouisme. Il découvrira que cette vache est sacrée, qu'elle est l'égal de Brahman, qu'on ne peut la tuer, qu'elle est sculptée, dessinée dans tous les temples, qu'elle est la monture de Vishnu.

 

Loin du continent Indien, notre paysan Normand commencera un nouveau voyage dans le prolongement du précédent, il sera plus proche d'une connaissance globale du monde sans pour autant être éloigné de sa propre réalité, la scène vécue alors lui ouvrira le champ de la connaissance.

 

Nous sommes, bien évidemment semblable à ce paysan Normand, prisonnier de nos propres convictions, enfermés dans nos certitudes, certitudes qui  provoquent notre cécité. Enfermé dans notre propre schéma de pensé nous concevons le monde à notre image et cette image que nous projetons n'est que le reflet de notre propre vision.

 

Lorsque j'ai voyagé dans le monde profane, je fus bien évidemment confronté à ce type d'expérience inédite. Les « choses de la vie », de « l'ailleurs » vous font parfois sourire et pourtant dans ce sourire il y a une part d'incompréhension, de mystère voire de folklore qui érige notre propre certitude en une vérité absolu.

 

Comme je viens de l'exprimer dans cette digression, le pas du compagnon m'a permis de voyager de Normandie à New Delhi ; revenons maintenant dans le chemin tracé.

 

Le trait d'union :

 

La difficulté, c'est finalement pouvoir entrer dans une culture pour en découvrir les symboles cachés ; symboles qui sont évidemment fondamentaux pour comprendre la culture d'un pays.

 

La puissance d'une scène vécue hors de nos frontières réclame trois qualités pour le voyageur :

 

- La première c'est la curiosité pour chercher à vivre complètement son voyage ;

 

- La deuxième, c'est l'expérience qui confronte la réalité vécue et l'idée qu'on s'en faisait précédemment ;

 

- La troisième, c'est l'observation qui nous pousse à développer « un art de voir » qui nous relie non pas à  « un monde » mais « au monde ».

 

Le voyage devient l'outil, le lien qui conduit le compagnon à se former mais aussi à vivre une expérience de transformation dans le but de construire son temple culturel et symbolique.

 

Le voyage ne peut se concevoir hors dans un espace-temps :

 

Avant de partir, on entre dans un chemin d'une expérience possible ;

 

Pendant, on entre dans une réalité concrète ; c'est le chemin, l'initiation : paradigmes et principes sont bouleversés ; l'étranger ce n'est plus l'autre, mais soi.

 

Au retour, c'est un autre voyage qui s'annonce : le vécu et la réalité s'entrecroisent, c'est la transformation.

 

Le voyage devient, pour le compagnon,  un «  art de voyager », « un art de faire par le voyage », un «  art d'être dans le voyage ».

Mes frères, il faut accepter de n'avoir dans ses mains qu'une partie de ce que l'on cherche. L'accès au symbolique est l'entrée dans un voyage, les blessures font partie du voyage, de l'aventure. La cicatrisation se fait entre la vie que nous menons et la vie qui nous est donnée. Tout voyage est d'abord un chemin qui permet d'aller vers la connaissance, il est la révélation d'une part de soi-même et cette révélation d'une part de soi-même c'est peut – être comme l'affirmait  Kant :

« Agir toujours de telle sorte, que la maxime de notre action

puisse s'ériger en loi universelle ».

 

Le voyage répond à ce désir de liberté et de connaissance : transmettre au dehors ce que nous avons appris à l'intérieur, transmettre à l'intérieur ce que nous avons appris au dehors.

Façonner sa pierre c'est croire au mystère de l'homme, croire en ce mystère c'est être conquérant et comme les conquérants de José Maria de Heredia, nous les francs-maçons, nous sommes «  penchés à l'avant de nos blanches caravelles, nous regardons monter en un ciel ignoré, du fond de l'océan des étoiles nouvelles ».

 

Fabrice GRE

26 avril 2006



23/10/2007
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