« Qu’est-ce que la Spiritualité ? »

 

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Le concept de spiritualité est suffisamment vaste et complexe pour ne pouvoir y répondre de façon d’un ensemble de croyances métaphysiques réunies au sein d’une foi personnelle. D’un point de vue philosophique, la notion de spiritualité se rapporte à l’opposition entre la matière et l’esprit. Sous l’angle moral, il s’agit d’une aspiration à être et à agir selon des valeurs qui dépassent les contraintes matérielles et simple et synthétique, je vais donc essayer d’en donner quelques éclairages permettant de l’appréhender.

Pour ce faire, j’évoquerai dans un premier temps le concept de spiritualité dans sa globalité profane avant de le replacer dans la perspective de la maçonnerie.

Si nous revenons aux origines latines du terme : spiritualis est ce qui est relatif au souffle, relatif à l’esprit; spiritualitas du latin ecclésiastique est ce qui est relatif à la vie de l’âme.

La notion de spiritualité revêt des sens différents selon le contexte et son usage. Ainsi, le mot a pris au fil des ans trois sens principaux : un sens religieux appliqué à la vie spirituelle, un sens philosophique pour désigner  un « mode d’être » ou un mode de « connaitre » et un sens juridique qui oppose le « spirituel » au « temporel ». Ce dernier sens à pratiquement disparu aujourd’hui au profit du sens religieux qui prédomine. C’est pourquoi, la spiritualité se rattache traditionnellement en occident à la religion dans la perspective de l’être humain en relation avec « Dieu » et au salut de l’âme. Dans ce contexte la spiritualité est constituée qui se veulent universelles. Enfin, la spiritualité désigne également la quête de sens et les démarches qui s’y rattachent en vue de se réaliser.

 

Si nous revenons au premier sens, les aspirations et les pratiques spirituelles se sont souvent développées de façon normatives et dogmatiques dans le cadre des Eglises au point de rendre les termes de « religion » et de « spiritualité » synonymes. Dans ce contexte la spiritualité désigne des croyances liées à l’idée d’une survie après la mort physique de l’être et par conséquent à la notion « d’âme » en tant qu’entité cohérente et indépendante du corps matériel. Les religions sont ainsi intimement liées à la spiritualité et n’ont pas de raison d’être sans celle-ci. En revanche, la spiritualité n’est pas forcément religion. En effet, nous trouvons dans les religions une perspective collective, générale, et unique pour tous ; alors que nous retrouvons dans la spiritualité une démarche plus personnelle et individuelle. La spiritualité religieuse est souvent associé à l’origine latine « religare » signifiant : attacher, lier, amarrer. Il s’agit là, essentiellement de relier l’Homme à Dieu, au divin, à une réalité transcendante. Par extension, ce lien pourrait relier l’homme à lui-même, aux autres, à la nature, ou à l’univers dans une connexion entre microcosme et macrocosme, entre ce qui est en bas et ce qui est en haut.

Après plusieurs siècles, d’une spiritualité presque exclusivement religieuse, l’émergence de la philosophie, le déclin des courants religieux et le passage à la société moderne et rationaliste ont conduit les hommes à revendiquer une spiritualité sans appartenance à une institution religieuse. Les tribulations de chaque individu et les aléas de la vie l’amène inexorablement à un moment ou un autre de son existence à être confronté aux « grandes questions fondatrices» : Quelle est ma raison d’être ? Que fais-je là ? D’où viens-je ? Ou vais-je ? Pourquoi est-ce que je vis ? Que va-t-il advenir de moi ? … Chaque homme est donc nécessairement amené à bâtir sa propre explication du monde, sa propre perception de ce qui le transcende, et par la même, ce qui fonde sa relation à l’autre. Cette vision du monde participe à donner un sens à son existence en passant par une cohérence intérieure. Il peut alors être en harmonie avec ce qui l’entoure et accéder à la paix et à la joie. C’est à ces questions et interrogations que les religions, philosophies ou diverses voies initiatiques tentent d’apporter des réponses, et ce depuis l’aube de l’humanité. Face à ce besoin pressant, si ce n’est de réponse mais à minima de mise en perspective, et la maçonnerie s’étant faite trop discrète à la fin du XXème siècle pour y répondre, des approches spirituelles parallèles non religieuses se sont développées, comme le New Age ou des pratiques orientales dissociées de la religion ou de la philosophie qui les contenaient initialement. Dans ces formes de spiritualités qui peuvent être qualifiées de modernes et post-religieuses, deux aspirations principales émergent : se relier à soi-même en y plongeant au plus profond, ou se relier à l’extérieur de soi en se rapprochant de l’autre. La démarche spirituelle est alors de se rattacher à l’autre au sens large du terme : que ce soit à un « Dieu » ou à une entité transcendante par une connexion verticale, ou à un proche ou à la nature par une connexion horizontale. Nous sommes alors dans une spiritualité dont l’objet conduit à la recherche, de connaissance de soi, de transcendance, de sagesse. Une exploration profonde de l’intériorité pouvant conduire à un « éveil spirituel », à une conversion intime, à l’accession à un état de conscience modifié et durable. La spiritualité est alors totalement dissociée de la religion jusqu’à évoquer une spiritualité sans religion voir sans dieu.

Si nous en venons désormais à la maçonnerie, nous constatons que celle-ci, évoluant au fil des siècles, avec la société et le développement des connaissances scientifiques, a offert aux hommes une alternative à la spiritualité religieuse de ses débuts, leur permettant d’accéder à une spiritualité qui peut être désormais qualifié de laïque. Le cheminement initiatique de chaque franc-maçon a pour objet une élévation spirituelle ainsi que cela est explicitement indiqué dans la Constitution de La Grande Loge De France : « La Franc Maçonnerie a pour but le perfectionnement de l’humanité. A cet effet, les francs-maçons travaillent à l’amélioration constante de la condition humaine, tant sur le plan spirituel et intellectuel que sur le plan du bien-être matériel ». De plus, dans la Déclaration de Principes du Convent de Lausanne de 1875, il est stipulé que « La franc-maçonnerie proclame, comme elle l’a proclamé dès son origine, l’existence d’un Principe Créateur, sous le nom de G :. A :. D :. L :. U :. ». Enfin, dans la Déclaration de Principe de la Grande Loge De France de 1953, il est rappelé que « La Grande Loge de France travaille à la Gloire du Grand Architecte De L’Univers » et que « Conformément aux traditions de l’Ordre, les trois Grandes Lumières sont placées sur l’Autel des Serments : le Compas, l’Equerre et un Livre de la Loi Sacrée » qui est, en la forme accoutumée, la Bible. Ces symboles majeurs, outils du développement spirituel sont ainsi mis en exergue soulignant l’objet essentiel de la quête maçonnique.

 

En remontant au XVIIIème siècle et à ses débuts spéculatifs, la franc-maçonnerie doit être appréhendée dans son environnement sociologique. A cette époque, pour la plupart des individus, la spiritualité était essentiellement religieuse. Ils étaient théiste, déiste, panthéiste, rarement athée ou agnostique ainsi que l’évoque Anderson dans ces Constitutions. Le G :. A :. D :. L :. U :. représentait alors le « Dieu » des religions ou pour les philosophes, le « Dieu » d’une « religion naturelle » susceptible ainsi d’unir tous les hommes. Le G :. A :. D :. L :. U :. , concept d’un principe créateur qui crée un ordonnancement du monde prend naissance dans plusieurs systèmes de pensées occidentaux très tôt. En effet, les premières représentations d’un Dieu créateur muni d’un compas apparaissent dans les manuscrits enluminés dès le XIIème siècle. Au XIV et XVème siècle, les bibles historiées ou moralisées qui tiennent lieu d’encyclopédies théologiques évoquent la personnification de Dieu en « Grand Architecte De L’Univers ». Par ailleurs, l’idée de considérer Dieu comme l’architecte du monde apparait dans le texte même de la Bible, Volume de la Loi Sacrée, puisqu’il y est dit qu’au commencement il « a tout disposé avec mesure, nombre et poids » ou qu’il « trace un cercle sur la surface de l’abime ». La présence du G:. A :. D :. L :. U :. dans les rituels de la franc-maçonnerie a été en constante évolution, suivant celle de la société occidentale. Ainsi, le G:. A :. D :. L :. U :. est passé d’un synonyme de « Dieu » à celui de « Principe Créateur » ou de « Grand Horloger » comme disait Voltaire. Cela a ainsi permis de rassembler divers sensibilités et de façon simplificatrice dans un premier temps, les visions protestantes, catholiques et juives. L’avènement des idées positivistes et notamment celles d’Auguste Comte, pour qui seule l’analyse et la connaissance de fait vérifiés par l’expérience peuvent expliquer les phénomènes du monde, ont élargi encore l’interprétation possible du concept. Chacun peut ainsi donner au principe du G :. A :. D :. L :. U :. la signification qui correspond à ses croyances ou à ses opinions. Chaque franc-maçon peut sublimer ce principe en un symbole de son choix et de sa sensibilité, par une définition librement interprétable de sa conscience. Il peut devenir le symbole transcendant ou immanent d’une forme religieuse ou non. Le G :. A :. D :. L :. U :. est à la fois un principe et un symbole assurant l’unité et l’intelligibilité du monde. Ce n’est plus la représentation du « Dieu » d’une religion mais un fondamental initiatique dont la référence manifeste l’intérêt pour une démarche de construction intégrant des valeurs intellectuelles et morales, mais ouvrant la voie à une recherche et une construction spirituelle libre, non religieuse et non dogmatique. La référence au G :. A :. D :. L :. U :.  en tant que principe, manifeste la volonté des francs-maçons de développer une démarche initiatique de conception et de construction du sens de leur vie, et ce, par une recherche à la fois individuelle et collective de progression des intelligences et des consciences.

Par ailleurs, en adhérant à la devise « Ordo Ab Chao », le franc-maçon reconnait l’existence d’un Principe d’Ordre à l’œuvre dans l’Univers. En revanche, il ne s’oblige pas à l’honorer comme une entité divine mais à témoigner de l’admiration à l’encontre du Mystère de la Création à l’œuvre dans le monde. En lui dédiant ses Travaux, le franc-maçon, manifeste son intention de se consacrer à la réalisation des idéaux qui lui sont inspirés par l’Esprit.

La Bible, Volume de la Loi Sacré, et symbole de spiritualité, est présente et ouverte au prologue de Jean lors des travaux des Loges, rappelant que le franc-maçon doit chercher sans relâche la lumière et la vérité. L’origine de la Bible comme Volume de la Loi Sacré est liée à l’histoire de la maçonnerie et au contexte sociologique et religieux de ses débuts. Ainsi, associé au Compas et à l’Equerre, la Bible doit être considérée comme le symbole d’une Tradition et d’une culture et non pas comme celui d’une religion ou d’un culte particulier. Néanmoins, les trois symboles rassemblés sur l’Autel des Serments soulignent que les travaux sont menés dans une triple perspective : de rationalité, d’éthique mais aussi de spiritualité. L’Equerre et le Compas renvoient à la Terre et au Ciel, à la Matière et à l’Esprit et engagent ainsi les francs-maçons à tourner leur regard vers la Lumière en cheminant sur la voie d’un éveil spirituel. Par-delà les symboles que sont le G :. A :. D :. L :. U :. et le Volume de la Loi Sacrée, il n’échappera pas à l’initié que l’ensemble des symboles et des Rituels des différents degrés l’amène à cheminer progressivement sur la voie de la spiritualité, de sa spiritualité.

 

En Loge, le monde et les rapports entre les hommes sont pensés dans les deux dimensions : horizontales et verticales. Et si, à partir du XIXème siècle, la percée du positivisme à imprégné le travail maçonnique et l’a éloigné de l’idée d’une transcendance liée plus particulièrement au caractère religieux ; la franc-maçonnerie étant plurielle, des courants théosophiques, ésotériques, alchimistes, hermétiques, kabbalistiques y cohabitent. La franc-maçonnerie permet de travailler ensemble en partageant l’idée que l’homme est un microcosme qui porte en lui les caractéristiques du macrocosme. La dimension spirituelle de la transcendance s’entend alors comme un désir de se relier aux autres. Les symboles maçonniques et les rituels ne sont pas là par hasard, mais pour inspirer une prise de conscience. L’inspiration des rituels témoigne d’une ambition qui est celle de l’acquisition d’une sagesse, et d’une maitrise de soi. Les rituels et les outils symboliques proposés par la franc-maçonnerie deviennent des catalyseurs pour une recherche intérieure. Une perception indicible de ce qui transcende, initie un nouveau commencement, ouvre un nouveau chemin dont la prise de conscience se fait de plus en plus vive et qui modifie ce qu’il y a de plus profond en chacun : la connaissance de soi-même, celle des autres, celle du monde … et celle du sens possible de l’existence.

Le travail du franc-maçon en Loge, conduit de façon rituelle favorise l’écoute active et bienveillante, ainsi que le partage fraternel, et fait ainsi évoluer son regard tout en nourrissant son cœur. En effet, la fraternité permet de développer et de construire des échanges entre des personnes qui, sans elle, ne se seraient jamais rencontrées et n’auraient pu ainsi appréhender leurs préjugés. Le travail et la recherche sont à la fois individuels et collectifs. Les tenues porteuses d’un véritable échange de parole sont constitutives de la démarche spirituelle. La parole qui circule librement est comprise selon les multiples résonnances et harmoniques qu’elle provoque nécessairement chez le participant et l’orateur. Elle génère des ondes qui vont se réfléchir, revenir, poser question, et ce, des sujets les plus simples aux concepts les plus complexes. Le déiste et le positiviste peuvent cohabiter et s’enrichir du regard l’un de l’autre grâce au lien crée entre les frères. Dans ce contexte, le franc-maçon est dans la capacité d’accepter sa différence avec l’autre sans peur d’être soi-même différent. C’est avec son esprit, en passant par le cœur que le franc-maçon va construire en lui-même cette vision du monde et des autres qui sera porteuse de sens. Il n’y a pas d’explication tout faite. Seul le travail de recherche individuel construit et nourri par l’échange collectif permet d’y accéder. Le franc-maçon va se débarrasser des scories de son histoire et du carcan de son éducation pour penser librement. Ce travail va lui permettre de faire progressivement évoluer son point de vue, de le décaler, de changer d’axe de référence, afin de mieux embrasser et percevoir le monde et les autres. Ainsi, l’injonction de Socrate « Connais-toi, toi-même et tu connaitra l’univers et les Dieux » prend tout son sens.

A partir de ses réflexions sur des questions symboliques, morales ou sociales, le franc-maçon peut se construire une véritable spiritualité. Spiritualité dont on peut dire qu’elle est l’égal de celle des religions, qu’elle est « religieuse », non pas au sens clérical du terme, mais au sens étymologique, c’est-à-dire au sens où elle relie les hommes entre eux et peut-être plus encore ... La franc-maçonnerie peut être alors envisagée comme cette religion naturelle évoquée par Anderson ou Le Chevalier de Ramsay. En effet, la franc-maçonnerie, comme les religions, a pour objectif de relier les hommes dans un idéal commun. Elle a des pratiques ritualisée et par son désir de relier les hommes de toutes époques et de tous lieux, la franc maçonnerie peut être perçue comme une forme de religion au service de l’humanité. Cependant la liberté absolue de conscience étant fondamentale, aucun dogme hormis peut-être celui de croire en la perfectibilité de l’humanité n’est accepté. La transcendance que l’on entend comme « ce qui est au-delà », ce qui nous dépasse, et souvent perçue comme religieuse au sens des Eglises, peut être considéré comme le simple désir de se dépasser soi-même et de se relier aux autres à travers le temps et l’espace.

Les Loges sont bien des lieux de spiritualité offrant une alternative aux cultes religieux traditionnels. Il existe une voie spirituelle laïque pour l’Homme du XXIème siècle affranchie du contrôle religieux et cultuel institutionnel et cette voie peut être incarnée par la Franc-maçonnerie. La spiritualité qui en émane, est une certaine façon de se regarder, de regarder le monde et les autres qui donne un sens à notre existence en apportant une cohérence intérieure, tout en étant en harmonie avec ce qui nous entoure afin que la joie soit dans les cœurs.

 

Laurent DUR.°.

Octobre 6016

                                                                                                        

 



09/05/2021
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